Une deuxième partie un peu spéciale, lui avait dit son assistant. Harry actualisa ses fiches. Il pouvait ressentir l'impatience des spectateurs derrière lui, son murmure malsain, ses rires
sadiques, son attente déplacée à se confronter de visu à la mort. Tout était cautionné par la Présidence de l'Union. C'était elle qui était en grande partie responsable du changement des mœurs. Un
changement, vraiment? Après tout, se dit Harry, cette fascination pour la faucheuse, ce voyeurisme étrange qui empêche de détourner les yeux du visage d'un condamné, c'était un comportement bien
humain, non ? L'Histoire regorgeait d'exemples. La période où l'on avait fait taire ce murmure immonde qui donnait son aval aux exécutions publiques, n'avait été au final que très brève. On était
juste passé de l'époque de la guillotine à celle du show télévisé en faisant le grand écart sur un petit siècle. Souviens-toi, Harry, ça fait pas si longtemps... Mille neuf cent soixante dix sept.
Marseille, les Baumettes. Hamida Djandoubi, la dernière exécution avant l'abolition provisoire.

La lumière s'éteignit sur la tribune des spectateurs. Le condamné suivant était spécial. Alors la mise en scène l'était aussi. Seul sur ce plateau austère, Harry se rappela des décors de sa
première émission. Il invitait des gens qui venaient parler d'eux et de leurs travers. Des personnes qui « méritaient » une médiatisation, puisqu'ils avaient soit battu leurs enfants, soit tué un
nombre incalculable d'animaux, ou commis d'autres faits dégeulasses dont Harry ne se souvenait pas... Ils se repentaient sur son plateau, et le public compatissait. Une télé de merde, dont la seule
justification que lui et les autres présentateurs apportaient à leurs détracteurs, se résumait en une seule phrase : si les gens ne voulaient pas de ces émissions, ils ne les regarderaient pas.
Harry sourit. Quand on propose un verre de pisse à quelqu'un qui meurt de soif... C'était sur ce terreau que le Harry Tribunal Show avait germé.
Spot sur la chaise métallique. Caméra trois sur Harry, Grand Inquisiteur. Trois, deux...
- Bienvenue pour la seconde partie de votre émission préférée, le...
- HARRY TRIBUNAL SHOW !!!
Applaudissements.
- Nous allons maintenant accueillir un invité un peu spécial. Contrairement à ceux que vous avez pu juger précédemment, Vincent Vhein a commis non pas un, mais six meurtres d'une terrifiante
sauvagerie. Veuillez faire entrer l'accusé !
Jingle.
Le sang d'Harry se glaça. L'accusé entra sur le plateau sans aucune escorte.
Ne pas se démonter. C'était prévu ça ? Merde. Le public, lui, doit penser que tout est organisé. Sang froid bon di...
Le type avait une valise à la main. Bordel de bordel, c'est quoi ces conneries ? Harry marqua un temps d'hésitation puis se reprit. Pour un tueur en série, se dit-il, il faut du nouveau. C'est peut
être prévu. Ces cons ont oublié de me le dire. De toute façon je suis en direct, se dit-il. Il faut continuer. Et puis je ne suis pas seul. S'il y a un problème, la police ne va pas tarder à
envoyer ses gars. Il détacha les yeux de la petite valise en cuir que l'homme posa délicatement à côté de la chaise métallique. Etait-ce cela le plus inquiétant, ou bien le fait que son
propriétaire souriait ?
Bon, faut y retourner.
- Monsieur Vhein, voulez vous nous dire quels sont les chefs d'accusation qui sont portés contre vous ?
L'individu tapota sur le micro accroché à son t-shirt. Le son passait bien, toute l'assistance pouvait l'entendre.
- Bien sûr Harry. Mais avant tout, je voulais vous dire que je suis très content d'être votre invité.
Murmure stupéfait du public.
Les mains d'Harry se crispèrent sur le pupitre.
- Je suis accusé d'avoir assassiné six personnes, poursuivit-il. Avec des facteurs aggravants vu la bestialité de ma... démarche.
Ce type est dingue, pensa Harry. Un tueur en série. Il se dit que cette fois ils avaient peut-être poussé le bouchon un peu trop loin.
- Et que plai...
- Les six premiers étaient des inutiles, coupa Vhein.
Harry était tétanisé. Le contrôle de l'émission lui échappait.
- La première était une adolescente. Elle était étudiante en faculté de droit. Elle aurait pu finir dans un de vos prime time ! Vhein éclata de rire. Ah, vous pouvez me remercier croyez-moi ! Une
ambitieuse celle-là ! Elle vous aurait piqué votre job, avec toutes ces nouvelles émissions judiciaires à la con ! Il se calma et se tourna brusquement vers la caméra trois sur laquelle l'ampoule
rouge était allumée. Face aux téléspectateurs, il ajouta en détachant chaque syllabe: je l'ai saignée comme une truie ! Puis j'ai envoyé sa tête au doyen de l'Université. Et il se remit à rire de
plus belle.
Ce type est un grand malade, se dit Harry. Cette fois c'est sûr, ils avaient dérapé en faisant venir un fou dangereux sur le plateau.
- Et bien merci pour les détails, ironisa Harry qui essayait de reprendre le dessus. Mais vous devriez faire attention, car vous ne faites qu'aggraver une sanction qui pourrait déjà s'avérer très
dure à votre encontre.
Murmures approbateurs dans le public.
- C'est bien possible, répondit Vhein. C'est même plus que probable.
- Quel métier exerciez-vous quand vous étiez encore actif ?
- Je n'ai jamais été aussi actif que lorsque j'ai dépecé vivants les membres de cette famille d'ouvriers. Je les ai pendus à la fenêtre de cette tour où ils faisaient semblant de vivre.
- Non, je... je voulais dire dans la vie active ! Merde, j'ai bégayé, pensa-t-il. Ressaisis-toi bordel !
- J'ai toujours été dans la mort active. Mais si vous parlez du travail de mouton que l'on me faisait faire, j'essuyais les merdes dans les chiottes d'un institut de biologie. J'étais ce que l'on
appelle, « la dame de service ».
- Oui, enchaîna Harry, et vous avez pourtant fait des études de biologie, n'est-ce pas ?
- C'est exact. C'est d'ailleurs ce qui m'a permis de décrocher une place.
- Faire des études en biologie et se retrouver à nettoyer les locaux de cet institut, voila qui doit laisser un goût amer. Je me trompe ?
Silence de l'accusé. Bingo ! Harry reprend le dessus ! Prend ça dans ta grande gueule !
- De la jalousie, n'est-ce pas ? C'est un pêché ! Et c'est cette jalousie qui vous a amené à tuer le docteur Maier. Le meurtre de trop !
Harry se dit que c'était à son tour de cogner. Vhein ne s'en relèverait pas. Il venait de l'humilier, de le lyncher sur place. Une euphorie étrange le gagna. Harry aux jeux de Rome. Mise à mort
imminente.
Brusquement, l'accusé se leva. Il ne regardait pas la caméra à l'ampoule rouge, mais le public. Celui-ci ressemblait à une bête informe d'où s'exhalait un râle presque animal.
Vhein porta une main devant sa braguette pour mimer un pénis.
- Meier. Celui-là, je lui ai coupé la bite et je lui ai fait bouffer. Il fit semblant de décapiter son sexe avec la tranche de sa main droite, avant de le porter à sa bouche. Croyez-moi, dit-il,
avec un lâche comme lui, ça n'a pas été très facile. Il éclata de rire une nouvelle fois.
Stupéfait, Harry réussit quand même à enchaîner. Il lui fallait en finir le plus vite possible avant qu'il n'ait le Comité de Moralité Publique sur le dos. Et puis derrière lui, les premières
injures lui arrivaient aux oreilles. Que se passerait-il si la foule en colère descendait des gradins ?
- Monsieur Vhein, je crois que nous n'avons pas besoin d'en savoir plus. Le public et nos téléspectateurs auront compris à qui ils avaient à faire.
Harry se tourna face à la caméra deux.
- Mesdames, Mesdemoiselles Messieurs. A vos téléphones. Pour que Vincent Vhein soit gracié, faites le neuf cent onze et tapez GRA. Si vous estimez que le prévenu doit payer sa dette à la société,
vous pouvez choisir l'exécution par balles, en tapant BAL. Enfin, notre spéciale « tueur en série » : si vous désirez lyncher le coupable sur la Place de la République de Paris, tapez LYN. Harry
marqua une pause et se tourna vers Vhein. Accusé, avez-vous une dernière déclaration à faire pour votre défense ?
Brusquement, le corps d'Harry se raidit. L'homme avait ouvert sa valise. Il en extirpa une bouteille en verre qu'il posa sur ses cuisses. Et il souriait.
- Mon cher Harry, je crois que nous ne nous sommes pas bien compris. Je n'ai rien à dire pour ma défense. Car c'est moi qui vous accuse. Vhein désigna le présentateur du doigt. Vous aussi. Il
tendit le majeur vers le public. Et vous, pointant de son bras levé la caméra trois qui le filmait. Son ton vindicatif changea et devint presque mélancolique. Et oui, dit-il, il n'y a plus
d'artistes, de gens qui pensent le monde différemment et qui le font évoluer. Vous êtes tous des robots ou des comptables. La Bible officielle et le Droit européen. Ce sont vos seules lectures.
Vous êtes tous devenus des nuisibles ! Quand je vous regarde, une évidence s'impose. L'Homme n'a plus d'avenir.
Que se passait-il ? Harry chercha de l'aide autour de lui. Mais il ne vit personne. Rien que la masse sombre du public.
- Je recommence, poursuivit Vhein. Mes six premières victimes étaient des inutiles. Des nuisibles, comme vous. J'ai du les assassiner de manière horrible pour pouvoir arriver dans cette émission.
Pour que les gens sachent... Le professeur Meier lui, n'était pas très différent de vous. Il avait cependant la particularité de travailler sur les origines virales des fièvres hémorragiques, qui
touchent en ce moment les zones tropicales africaines. Il me tenait régulièrement informé de l'avancée de ses recherches. Et quand il ne le faisait pas, il me suffisait d'entrer dans son labo pour
m'en rendre compte. Avant que je ne le tue, je lui ai fait une proposition concernant l'EBOLA PRIMUS. C'est comme ça qu'il appelait la forme extrêmement virulente du virus, qu'il avait créé par
inadvertance à partir de cellules souches. Avec un tel monstre, la mortalité atteint les cent pour cent. Quant à la contamination, elle se fait par l'air.
Vhein prit la bouteille dans sa main droite, et tendit le bras au-dessus du sol.
- Je lui ai demandé de vous en faire cadeau. Il a refusé. Pas moi.
Il se leva.
- Je vous accuse tous de médiocrité, dit Vhein. Sa main s'ouvrit.
Harry n'éprouva aucun regret. Devant l'ampleur du désastre, son esprit avait presque cessé de fonctionner. Une dernière pensée lui passa cependant par la tête : aujourd'hui, c'était jour de
paye.
Absence de générique.
FIN